I. Il y a 10 ans, j’ai découvert
l’hyperactivité grâce à Pierre et à Paul.
J’ai rencontré Pierre dans un cours de remédiation.
Il présentait de grandes difficultés de concentration et semblait monté
sur ressorts.
Il voulait répondre aux questions avant même que les énoncés ne soient
terminés.
Il restait néanmoins coi, comme perdu, quand il s’agissait d’y
répondre, s’énervant et gesticulant parce qu’il avait oublié ce qu’il
voulait dire. Il n’y avait pourtant chez Pierre aucune agressivité, et
il n’avait nullement l’esprit frondeur. Sa bonne volonté était
évidente, mais extrêmement envahissante.
Pierre a réussi à terminer sa scolarité grâce à un encadrement familial
aimant, mais rigoureux, à l’ouverture de ses professeurs à
l’hyperactivité et aux souffrances qu’elle entraîne.
Pour Paul, le parcours fut beaucoup plus difficile.
Incapable de se plier à la discipline scolaire, c’est déjà en première
année primaire que ses difficultés commencèrent. Terminer un exercice
d’écriture relevait du défi. Quand, à force de patience, son
institutrice arrivait à lui faire poursuivre son premier effort, le
tracé devenait de plus en plus incisif, puis tranchant jusqu’à ce que
la pointe du crayon traverse le papier.
Cette année-là, son institutrice, patiente au delà de la norme, mit les
difficultés de Paul sur le compte de problèmes familiaux et d’un manque
de maturation physique et psychique.
L’année suivante, l’instituteur de deuxième année primaire fut prévenu
des problèmes de Paul, mais il décida de mettre au pas cet enfant
turbulent. Les exercices que Paul ne parvenait pas à terminer en classe
devaient être continués pendant la récréation, voire pendant le cours
de gymnastique. Si malgré tout son quota d’exercices n’était pas
atteint, c’était à la maison que Paul devait se mettre à jour.
La tension montait et les punitions pleuvaient à l’école. Paul devenait
agressif, faisait des crises de colère, se roulait par terre.
L’engrenage de la frustration s’étant mis en route, la situation ne
pouvait que dégénérer : mots virulents dans le journal de classe,
convocations de la maman, souffrance, incompréhension…jusqu’au jour où
la directrice, l’instituteur et la déléguée du centre PMS déclarèrent
Paul inapte à recevoir un enseignement normal. Ils décidèrent qu’il
fallait absolument orienter cet enfant caractériel vers l’enseignement
spécial !
La maman de Paul, stupéfaite, découvrait, dans ces griefs unanimes, un
enfant qu’elle ne connaissait pas. Lui, si affectueux, si gai,
pouvait-il être cet élève irascible, violent et incapable dont on lui
parlait ?
Grâce à la ténacité de sa maman qui s’instruisit progressivement sur ce
qu’était l’hyperactivité, Paul fut orienté vers un pédopsychiatre et
subit de multiples examens médicaux. Ceci lui permit de bénéficier d’un
traitement à la Ritaline. C’est ce traitement sous haute surveillance
médicale qui aida Paul à continuer une scolarité difficile, mais
aboutie, dans l’enseignement primaire normal. Pierre et Paul étaient
des hyperactifs primaires. Devant les difficultés d’attention que
présentent la majorité des enfants hyperactifs de ce type, j’ai mis en
pratique les principes de gestion mentale dans une approche plus
pointue du geste fondamental d’attention.
Par ailleurs, vu la souffrance et le désarroi des parents, j’ai cherché
à comprendre ce qu’était ce handicap et à en cerner le profil. Cela m’a
permis par la suite d’identifier des signes d’hyperactivité chez des
enfants avec lesquels je travaillais en dialogue pédagogique
individuel. J’ai ainsi pu en parler avec les parents, afin qu’ils
s’orientent éventuellement vers leur médecin et en informe les
professeurs.
Pour le bien des enfants, il me semble important que les enseignants,
dès la maternelle, puissent rapidement reconnaître des signes
d’hyperactivité chez leurs élèves « turbulents et perturbateurs ». Ils
pourront alors ouvrir un dialogue constructif avec les parents, les
orienter éventuellement vers leur médecin, leur apporter un appui
psychologique en les déculpabilisant, mais surtout aider l’enfant par
une attitude adéquate, au sein de l’école et en classe en particulier.
J’espère que cet article pourra y contribuer.
Avant d’écrire mon expérience dans ce domaine avec une quinzaine
d’enfants, il m’apparaît bon de commencer par définir les diverses
catégories d’enfants hyperactifs.
II.
Qu’entend-on par hyperactivité ?
L’enfant hyperactif est agité, il est toujours en mouvement. Il ne peut
rester tranquille. Il chipote à tout, mais ne peut s’arrêter à quelque
chose.
Il semble toujours sur le qui-vive et paraît mont sur des ressorts.
Il intervient sans cesse dans les conversations et les activités des
autres.
En classe, c’est un « perturbateur ».
L’hyperactivité se marque souvent très tôt (4-5 ans), mais peut
néanmoins apparaître à tout moment dans l’évolution de l’enfant vers
l’adolescence (13-14 ans). C’est dire à quel point l’enfant hyperactif
peut être handicapé pendant cette période de la vie qui est celle des
apprentissages scolaires de base.
Il y a lieu de distinguer deux types d’hyperactivité : l’hyperactivité
primaire (10 %) et l’hyperactivité secondaire (90 %). Cette dernière
est toujours la conséquence d’un autre trouble. Pour pouvoir traiter
efficacement une hyperactivité constatée, il faut donc commencer par en
déterminer si possible l’origine.
1.
L’hyperactivité secondaire
On peut aussi la qualifier « d’hyperactivité normale » ou
d’hyperactivité « réactionnelle » : il est en effet normal qu’un enfant
qui est conscient de son impuissance devant une situation s’agite, se
mette en colère, se révolte. Dans ce cas, trouver l’origine de son
problème permet de le traiter.
a. Chez l’enfant en classe maternelle
L’hyperactivité peut être la conséquence de troubles instrumentaux :
Un enfant qui entend mal peut s’énerver parce qu’il ne comprend
pas,
ou de travers, ce qu’on lui demande. Comme il ne répond pas à la
consigne, il peut devenir l’objet de réprimandes injustes «
Dépêche-toi, tu traînes », et s’agiter.
Un enfant qui voit mal, peut s’agiter parce qu’il ne peut
réaliser un
exercice de graphisme ou de reconnaissance de symbole. Il peut être
maladroit, s’énerver ou sembler distrait, sans pour autant en être
vraiment responsable.
Un enfant qui n’arrive pas bien à s’exprimer peut essayer de se
faire
comprendre en gesticulant et ainsi présenter des signes
d’hyperactivité. Cette difficulté dans la communication peut être due à
un trouble fonctionnel du langage ou être imputable à un retard du
développement. L’un et l’autre doivent être détectés le plus rapidement
possible.
De plus, tous les phénomènes qui peuvent entraver la quantité et la
qualité du sommeil de l’enfant peuvent entraîner des phénomènes, non
seulement de somnolence diurne, mais beaucoup plus souvent
d’hyperactivité.
En outre, l’insuffisance ou l’incontinence de limites au niveau
parental peut entraîner des réactions de non-respect des normes, de
colère, de dissipation et d’agitation, qui sont des signes
d’hyperactivité.
b. Chez l’enfant de 5 à 12 ans
L’hyperactivité peut être liée à des problèmes dans l’utilisation de
ses capacités : ses organes des sens fonctionnent bien, mais il y a des
difficultés d’enregistrement du message et dès lors de sa restitution
(dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, etc…). il s’agit de troubles
relevant de la logopédie, de l’audiophonie, de la psychomotricité
(difficultés motrices, globales ou fines).
Ces troubles peuvent bien entendu s’ajouter à ceux cités dans l’alinéa
précédent.
c. Chez l’adolescent
L’hyperactivité peut provenir ici de réactions à l’environnement :
mauvaise image de soi, anxiété, dépression. Contrairement à l’adulte,
l’adolescent dépressif ne se referme pas toujours sur lui-même, mais
peut présenter des signes d’hyperactivité.
L’hyperactivité peut aussi être liée à un contact avec la drogue, à un
abus d’alcool ou à la consommation de certains médicaments.
Elle peut aussi provenir des nombreux conflits propres à l’adolescence
ou à une mauvaise intégration scolaire, qui entraîne la révolte, le
rejet de l’école, etc…
2.
L’hyperactivité primaire
Moins fréquente que l’hyperactivité secondaire, c’est celle qui se
présente sans qu’aucune des causes précitées n’ait pu être trouvée.
Elle est appelée « Attention Deficit with Hyperactivity Disorder »
(ADHD) ou « Syndrome hyperkinésique ». Ces appellations sont parlantes
et caractérisent de fait l’enfant hyperactif primaire par trois termes
: « inattention - impulsivité - hyperkinésie ».
L’hyperactivité primaire se manifeste par le fait que l’enfant a des
difficultés isolées à se concentrer et à avoir des capacités
d’attention correctes. Cette incapacité à se concentrer sur une
activité précise se marque par un changement continuel de tâches et le
fait que l’enfant est incapable de rester en place.
Il s’agit bien ici d’un déficit isolé de l’attention et de la
concentration. Par contre, la capacité intellectuelle de l’enfant est
dans la norme. C’est ce déficit d’attention qui entraîne presque
toujours de grosses difficultés d’insertion scolaire.
+ Dans tous les cas où l’on constate de l’hyperactivité, il est
important de faire examiner l’enfant par un spécialiste, car il existe
des normes bien établies qui lui permettront de voir clairement si
l’enfant a ou n’a pas les capacités d’attention et de concentration
d’un enfant de son âge.
3. Critères
d’identification d’enfant hyperactivité ADHD
a. Symptômes d’inattention - difficulté de concentration (au moins 6
doivent persister 6 mois)
L’enfant ne parvient pas à porter d’attention soutenue aux
détails, ou
fait des fautes d’inattention dans ses tâches scolaires et autres.
L’enfant éprouve des difficultés à soutenir son attention dans
des tâches qu’il effectue, ou dans des jeux.
L’enfant semble ne pas écouter quand on s’adresse à lui.
L’enfant ne parvient pas à écouter les consignes données ; il
termine
difficilement un travail commencé (sans volonté d’opposition, ni par
manque d’intelligence).
L’enfant organise ses activités avec difficulté.
L’enfant évite ou déteste les tâches qui exigent un effort mental
soutenu.
L’enfant est facilement distrait par des stimuli externes.
L’enfant fait de fréquents oublis.
b. Symptômes d’hyperkinésie - impulsivité (au moins 6 devant persister
6 mois) Hyperkinésie :
L’enfant ne reste pas en place, il gigote sans arrêt.
L’enfant ne reste pas assis là où il devrait.
L’enfant court et grimpe quand il ne faut pas.
L’enfant est incapable de s’engager calmement dans des jeux et
des activités de loisir.
L’enfant est souvent « en route », comme perpétuellement animé
par un moteur puissant
L’enfant est souvent très bavard.
Impulsivité :
L’enfant lance souvent une réponse avant d’écouter la question
entière.
L’enfant éprouve souvent des difficultés à attendre que son tour
arrive.
L’enfant interrompt souvent les autres, ou fait intrusion dans
leurs activités.
c. Certains de ces symptômes doivent s’être installés avant l’âge de 7
ans.
A noter qu’il arrive qu’un diagnostic d’hyperactivité ADHD soit posé
chez des enfants plus âgés, chez qui on n’avait pas pensé à l’ADHD
auparavant, parce qu’ils avaient relativement « bien fonctionné »
jusqu’alors. Ce sont pratiquement toujours des enfants intelligents,
avec une personnalité saine, vivant dans un environnement normal, et
qui ont « compensé » leurs difficultés d’apprentissage et d’attention
grâce à leur entourage favorable.
d. Certains de ces symptômes et les inconvénients sociaux qu’ils
entraînent doivent se manifester dans deux endroits de vie de l’enfant
(par exemple en classe et à la maison).
e. Les symptômes ne sont pas provoqués par un désordre psychiatrique
connu (par exemple trouble de l’humeur, angoisse, psychose).
4. Situation de
l’enfant hyperactif
Afin de bien faire comprendre la situation perceptive de l’enfant
hyperactif primaire, je reprends ci-après deux situations décrites dans
le livre ‘ « Du calme ! »(Théo Compernolle - Editions de Boeck &
Belin) :
Imaginez-vous au volant de votre voiture, il fait nuit. Il pleut
tellement fort que vos essuie-glaces n’arrivent plus à évacuer l’eau.
Vous êtes dans une ville que vous ne connaissez pas, les enseignes
lumineuses clignotent de tous côtés, les phares des voitures venant en
sens inverse vous aveuglent, des piétons peuvent traverser à tout
moment…et vous cherchez votre chemin. Dans une telle situation, est-il
étonnant que vous brûliez un feu rouge ? En toute bonne fois, vous ne
l’avez vraisemblablement pas vu. Pourtant, vos yeux fonctionnent bien.
Dans cet ensemble de stimuli visuels, vous n’étiez pas en position
d’effectuer le tri, il s’imposait à vous, créant certainement une
situation de stress.
De même, lorsque vous étiez en réunion, dans un local qui
résonne, où
parviennent les cris et les bruits de la rue, où de surcroît tout le
monde parle en même temps, vous devez faire preuve d’une concentration
intense pour comprendre votre interlocuteur. Cette concentration, cette
attention, vous ne pouvez la maintenir longtemps ! Je vous laisse
imaginer votre réaction lorsque vous serez arrivé à saturation.
Par ces deux exemples, vous pouvez approcher la situation de l’enfant
hyperactif primaire et l’une des causes de son déficit d’attention :
c’est 8 heures par jours et 7 jours sur 7 qu’il se trouve confronté à
la saturation d’information. Ce problème est majoré chez lui par sa
difficulté à faire la différence entre l’essentiel et l’accessoire, le
sujet et le décor, le fond et l’avant-plan.
La principale difficulté cognitive rencontrée par l’enfant hyperactif
est un problème de sélection des stimuli perceptifs : il ne choisit pas
le stimulus qui va faire l’objet de son attention, tous s’imposent à
lui sans préséance. Il ne semble jamais en projet d’attention, et
pourtant il est capable d’évoquer.
Dans la majorité des cas et quand des conditions optimales sont
réunies, j’ai pu observer la qualité exceptionnelle de leurs images
mentales visuelles : elles sont d’une grande fiabilité ! Les enfants
hyperactifs avec qui j’ai pu travailler ont en outre une bonne gestion
de l’espace, mais une mauvaise gestion du temps et de la séquentialité.
C’est mon expérience avec des enfants hyperactifs en âge d’école
primaire que je vais maintenant décrire, car c’est l’âge des
apprentissages de base, l’âge où le problème devrait assurément être
cerné, afin que l’enfant hyperactif bénéficie le plus tôt possible de
toutes les aides appropriées.
III.
L’enseignant - l’instituteur face à l’enfant hyperactif
Il est primordial que l’instituteur crée, le plus rapidement possible,
des conditions optimales autour de l’enfant hyperactif.
Bien évidemment, pour réagir de manière adéquate, l’instituteur doit
d’abord connaître le problème. Cela implique qu’il soit non seulement
au fait des symptômes d’hyperactivité et en ait une approche théorique,
mais qu’il soit aussi informé de tout ce qui concerne l’enfant : a-t-on
déjà posé un diagnostic d’hyperactivité ? Dans ce cas, qui suit
l’enfant (la famille, le médecin) ? Quelles activités de soutien sont
mises en place. L’enfant prend-t-il des médicaments ?
Néanmoins, cette information ne suffit pas, il faut aussi que
l’instituteur accepte le handicap de l’enfant hyperactif ! Sans cela,
face à l’agitation « perturbatrice » de celui-ci, les risques
d’intolérance deviennent trop grands et sont préjudiciables à l’enfant.
Ensuite, l’enseignement doit être adapté aux troubles de l’enfant : de
la même façon qu’un enseignant installe un enfant mal voyant au premier
rang de la classe et qu’il veille à ce que l’enfant porte bien ses
lunettes, l’enseignant doit mettre l’enfant hyperactif dans un
environnement favorable et adopter une attitude d’ouverture à ses
difficultés.
De plus, je me permets aussi d’insister sur l’importance de la
reconnaissance et de l’acceptation de l’enfant hyperactif au sein de
l’école. J’ai en effet vu des enfants hyperactifs que l’on tenait
fermement par la main durant toute la durée de la récréation « pour
qu’ils ne dérangent pas les jeux de leurs camarades », ou que l’on
privait par exemple d’activité de spectacle de marionnettes « pour
qu’ils ne perturbent pas l’auditoire »…
Lorsque travaillant avec eux, je leur demandais s’ils savaient
pourquoi, ils me répondaient « qu’ils étaient punis parce qu’ils
étaient méchants », sans qu’ils se souviennent pourquoi « ils avaient
été punis » !
IV. Comment la gestion mentale peut-elle aider l’enfant hyperactif ?
1. Travail
individuel
Chaque fois que j’ai travaillé en dialogue pédagogique avec des enfants
hyperactifs, j’ai impliqué intimement les parents dans la mise en place
d’une stratégie de gestion mentale chez leur enfant.
a. Travail sur la perception, l’activité perceptive et l’évocation
Puisque l’enfant hyperactif semble incapable de faire un tri, que ses
yeux virevoltent d’un objet à un autre sans pouvoir s’y accrocher, je
lui demande de fermer les yeux. L’opération frise le comique tant il
fait de grimaces, sauf si je peux l’amener à se concentrer sur ses
perceptions internes.
Commence alors un travail de relaxation et de prise de conscience du
corps :
Je lui fais sentir l’air qui entre et qui sort de ses poumons ou
entendre les battements de son cœur. Quand il les perçoit, je lui
demande de lever la main, sans ouvrir les yeux.
Dès qu’il est prêt (pour moi cela veut dire détendu et réceptif),
je lui fais lire un mot d’orthographe difficile.
Je lui demande de refermer les yeux et nous travaillons ensuite
sur son image mentale.
Jean pouvait voir les mots mentalement. Il pouvait les épeler en
commençant par le début ou par la fin. Il pouvait me dire qu’elle était
par exemple la 5ème lettre. Il pouvait agrandir les lettres ou en
changer la couleur. Nous avons bien ri le jour où il m’a dit qu’il ne
pouvait plus voir le mot parce qu’il l’avait trop agrandi et qu’il
était sorti de l’écran. Avec le temps, Jean arrivait à corriger ses
fautes grâce à son retour à son image mentale, mais ce n’est qu’en
fermant les yeux qu’il pouvait y avoir accès.
Dans les activités plus complexes comme la géométrie, Jean, les yeux
fermés, utilisait aussi ses bras. Son cheminement mental pouvait
paraître déconcertant pour une personne non avertie : il remontait
toujours de sa dernière évocation vers sa première, pour revenir
ensuite à l’ordre chronologique, c’est-à-dire celui donné dans son
livre. L’exemple suivant est caractéristique de son activité mentale…
et kinesthésique.
La leçon concernant les angles définissait d’abord l’angle aïgu, puis
l’angle droit, puis l’angle obtus et enfin l’angle plat. Tout haut il
disait : « Il y en avait un avant, l’angle obtus », et ses bras se
refermaient légèrement. Il continuait : « Encore un autre, c’est
l’angle droit » et ainsi de suite. Il finissait alors en disant : «
Bon, maintenant, je recommence à l’endroit ».
Qui du professeur et des élèves aurait, en classe, la patience
d’attendre l’heureuse issue de cette réflexion mouvementée ? Quelle
frustration pour l’enfant qui connaît et que l’on interrompt en plein
travail parce qu’il ne va pas au rythme voulu !
J’ai rencontré 3 grandes difficultés avec Jean :
Il ne pouvait faire ce travail que les yeux fermés. Dès qu’il les
ouvrait pour essayer de trouver mon assentiment, il cassait le fil de
ses évocations, pour repartir tout de suite en perception dissipée : «
C’est quoi le truc sur ton étagère ? »
la deuxième difficulté était celle du transfert : Jean liait très
fort
ses activités à l’espace dans lequel il les pratiquait. C’était chez
moi qu’il faisait de la gestion mentale, mais il refusait de l’utiliser
chez la logopède ou à l’école : « Parce qu’à l’école, il faut faire
attention » disait-il.
La troisième difficulté était la méconnaissance de
l’hyperactivité par
l’instituteur. Habitué à voir dans Jean un enfant distrait et remuant,
l’instituteur coupa court à toute tentative d’évocation le jour où Jean
chercha la réponse à la question qui lui était posée en levant la tête
et en fermant les yeux. L’instituteur l’interrompit en disant : «
Concentre- toi, Jean, ce n’est pas dans les nuages que tu trouveras la
réponse »…
b. Dissociation de l’endroit de perception de l’endroit de restitution
Cette dissociation a pour but de susciter une évocation plus
spontanément et de transférer une information d’un lieu vers un autre :
par un transfert sur une certaine distance, l’enfant est obligé de
maintenir une trace mentale de l’information à transporter, il est donc
obligé d’évoquer.
L’exemple ci-après est significatif : J’ai suggéré à Jacques d’utiliser
la méthodologie suivant pour apprendre l’orthographe dune liste de mots
:
Il devait mettre la liste des mots dans sa chambre et la feuille
vierge pour les recopier dans une autre pièce près de sa maman.
Jacques lisait un premier mot et le mettait correctement dans sa
tête. Il revenait ensuite près de sa maman.
Avant d’écrire le mot, elle lui demandait de fermer les yeux pour
qu’il puisse « voir » le mot puis de l’épeler = travail de fixation ou
de correction si nécessaire. Jacques pouvait facilement prendre
mentalement un frotteur, effacer le mot et le corriger !
Alors seulement, il pouvait écrire le mot.
Et ainsi de suite pour toute la liste des mots à apprendre.
Ce travail peut sembler fastidieux, mais il donne de bons résultats :
après un certain nombre de mots, Jacques a enregistré plusieurs
mots à la fois en un trajet,
son travail de concentration était facilité par la possibilité de
« bouger » pendant les trajets.
Attention cependant à ne pas mettre trop de distance entre l’endroit de
perception et celui de restitution, car l’enfant hyperactif risque
d’oublier pourquoi il revient dans l’endroit de perception. Il m’est
arrivé qu’un enfant ne revienne pas : il avait trouvé une BD sur son
chemin.
c. Division du temps
L’objectif est ici d’apprendre à l’enfant à gérer son temps. Exercice
que j’ai utilisé : L’enfant doit manipuler lui-même une minuterie :
lorsqu’il a une liste de calculs à effectuer, je l’aide à les diviser
en petites séquences et à estimer le temps nécessaire pour les
réaliser. Il décide alors de prendre par exemple 5 minutes pour faire 3
calculs et actionne la minuterie. Il se met au travail et doit avoir
fait les 3 calculs quand la sonnerie se déclenche. Il reprend alors 5
autres minutes pour faire les exercices suivants. Il peut ainsi se
donner un rythme de concentration et de travail, la minuterie servant
parfois de rappel à l’ordre lorsque ses évocations vagabondes lui font
perdre toute notion du temps.
2. Travail en
classe avec l’enseignant
Il est clair que l’approche précitée en travail individuel doit se
prolonger en classe, lieu d’apprentissage par excellence. Pour que cela
se fasse de façon optimale, une concertation avec les professeurs est
indispensable.
Avec une grande ouverture d’esprit et une bonne structure,
l’instituteur peut adapter les contraintes de la vie en classe au
handicap de l’enfant.
Avant tout, l’enfant hyperactif a besoin d’un cadre rigoureux, de
règles bien définies et faciles à comprendre, n’offrant aucune
ambiguïté. Il ne comprend pas les nuances.
> Donnez-lui des objectifs précis et définis dans le court
terme.
L’enfant hyperactif n’est jamais en projet d’attention.
Faites en sorte que l’enfant se mette en projet AVANT qu’une question
ne soit posée et veillez à ce qu’il vous regarde.
Demandez-lui de rappeler à la classe les démarches à faire avant de
répondre à une question.
j’écoute la question,
je formule mentalement la réponse,
je lève le doigt. (Cette manière de procéder relève de la simple
gestion mentale appliquée en classe !)
L’enfant hyperactif est impulsif, il a tendance à répondre sans
réfléchir.
Proposez-lui de fermer les yeux, de respirer profondément et, après ce
temps de silence, de répondre à la question.
Exigez qu’il pose son crayon, qu’il ferme les yeux, qu’il reformule
mentalement la réponse avant de prendre son crayon et de l’écrire.
Comme il est impulsif et agité, il est facilement distrait. Sa
concentration augmente avec la proximité du professeur (à condition que
cette présence soit bienveillante).
Restez près de lui pendant les contrôles.
Il a des difficultés de concentration. Il a du mal à faire des
exercices répétitifs.
Réduisez le nombre d’exercices dès qu’il montre qu’il a compris.
Réduisez sa charge de travail en fonction de ses capacités. En aucun
cas, il ne faut lui demander de terminer à la maison ce qu’il n’a pu
faire en classe.
Il a un besoin impérieux de bouger.
Quand vous sentez que la soupape va lâcher, envoyez-le porter un
courrier, demandez-lui d’effacer le tableau ou toute autre activité qui
permettra d’éviter l’orage.
Il a un besoin impérieux d’activités physiques.
La récréation et le cours de gymnastique sont essentiels à son
équilibre et à la socialisation de l’enfant hyperactif. Soyez cependant
plus vigilant, car les risques de dérapages sont plus grands dans ces
activités.
Conclusion
Le lecteur aura déjà compris que je suis intimement convaincue que la
gestion mentale est bénéfique aux enfants hyperactifs primaires, comme
elle l’est pour tout enfant d’ailleurs. L’enfant hyperactif cependant a
besoin d’un soutien plus important de l’enseignant, car il lui faut
rappeler plus souvent qu’à un autre comment évoquer, puis comment
trouver ses évoqués.
De plus, leur hyperactivité se manifestant aussi dans leur activité
mentale, leurs images défilent sans qu’ils arrivent à les arrêter, sauf
si l’on arrive à ralentir cette activité par un travail de relaxation.
Cela constitue une tâche supplémentaire et peu aisée en classe pour
l’enseignant.
A ce stade, l’enseignant pourrait utilement proposer que l’enfant soit
en plus suivi individuellement (relaxation, dialogue pédagogique,
etc…), d’une part, cela le déchargerait et, d’autre part, cela
permettrait à l’enfant une avancée plus rapide.
Avant d’en arriver là, il y a deux obstacle à franchir : le manque
d’initiation des instituteurs à la gestion mentale, ainsi que leur
méconnaissance de l’hyperactivité et de ses conséquences sur
l’apprentissage.
Le premier est dommageable à l’ensemble des enfants : la pratique de la
gestion mentale n’est pas couramment appliquée dans le secondaire et
encore moins dans le primaire. On peut raisonnablement se demander
pourquoi ?
Quant à la seconde, il faut bien avouer que la connaissance de
l’hyperactivité n’est pas fort répandue. Et quand bien même, ces
enfants « insupportables » sont souvent trop vite abandonnés à leur
triste sort ou alors mis au pas, ce qui peut être pire.
Pourtant, à l’école, ce qui est essentiel, c’est qu’il y ait de plus en
plus d’enseignants d’exception qui approchent la gestion mentale et qui
l’appliquent, et soient au fait des symptômes d’hyperactivité. Ils
pourront alors partager mon enthousiasme, car tous les enfants
hyperactifs avec lesquels j’ai pu travailler, étant impulsifs,
expriment rapidement leur gratitude pour l’aide qu’ils reçoivent.
Quelle satisfaction pour l’enseignant !
Comment le canaliser ?
Il
existe plusieurs astuces pour essayer de capter son attention, de lui
apprendre à gérer son énergie afin de limiter les causes de distraction.
Prévoyez un lieu unique pour qu'il fasse ses
devoirs.
Vous limiterez ainsi les causes de distraction (posters, gadgets,
nourriture...). Et pour lui, s'installer dans ce lieu,
à son bureau par exemple, sera d'autant plus lié au fait de se
concentrer pour devenir, au fur et à mesure, un réflexe.
Commencez toujours la séance de travail par ce qui
l'attire le moins.
Ainsi, par la suite, il sera plus disposé à faire ce qui le motive.
Expliquez-lui l'intérêt de son action.
Pourquoi faire des mathématiques, pourquoi lire un livre… Il sera
d’autant plus motivé et prêt à fixer son attention.
Proposez lui des « sprints de concentration »..
Au lieu de lui dire « travaille vingt minutes », dites-lui « sois
attentif à ce que tu fais pendant deux minutes » et comptez-les.
Après ce court temps, il s'arrêtera une minute pour souffler et
recommencera.
A mesure qu'il développera cette nouvelle habitude de travail, la durée
du sprint augmentera progressivement.
Proposez-lui des exercices de concentration en
plein air, en dehors du travail scolaire.
Faites du bricolage, du jardinage, jouez aux boules, allez au concert
ou au théâtre...
Ces activités correspondent davantage à son dynamisme et elles lui
montrent les bénéfices de la concentration dans des domaines plus
ludiques.